10 juin 2007
CHAPITRE 7
Jeannot se consacre entièrement à Marie en attendant le moment de commencer à travailler, que Borg a fixé dans un mois. Borg ne le voit plus souvent. Comme il n’ose pas aller trop souvent chez Paulo et Line, qui sont très pris par leur travail et leur famille, il se retrouve bien seul, surtout le soir. Que faire d’autre à la campagne, sinon regarder la télévision, et Borg n’en est pas adepte. Il reste la lecture, mais à la longue, cela devient monotone.
En fermant ses volets dans le silence d’un soir, il ressent un tel sentiment de solitude, qu’il en a presque un vertige. Alors il s’assoit dans un fauteuil et reste là, les yeux dans le vague, à se demander s’il n’est pas replongé dans la rivière glacée.
Dans sa chambre, Béryl est presque endormie quand la grande vague de souffrance de Borg la submerge. Le sentiment de solitude hurle dans sa tête comme un vent de tempête et elle se redresse dans son lit, le cœur battant. Elle ne peut pas le laisser s’engluer dans cette horreur, il faut qu’elle aille l’aider.
Elle se relève, se rhabille, et descend dans le salon où ses parents sont encore à discuter. Elle leur dit :
- « Il faut que je me rende chez Borg, maman, je voudrais emprunter ta voiture, et ne m’attendez pas, car j’aurai besoin d’un certain temps. »
Paulo et Line se regardent. Pas un instant ils ne songent à refuser, et ne posent aucune question : leur confiance est totale. Mais ils s’inquiètent tout de même de laisser leur fille partir seule dans la nuit.
Béryl qui comprend, sourit et assure :
- « Vous savez bien qu’il ne peut rien m’arriver de mal. »
Borg est toujours immobile dans son fauteuil, alors qu’en lui le carnage se déchaîne, quand il entend la sonnerie du téléphone. Il met un moment à sortir de sa torpeur, et quand il réalise que là, à côté de lui un être vivant veut lui parler, il bondit sur le combiné et attend qu’on parle.
- « Bonsoir Borg, c’est Béryl. J’arrive tout de suite, Pouvez-vous m’ouvrir le portail s’il vous plait ? »
Borg ne pose pas de questions, il sait que Béryl accède à ses pensées, elle a du ressentir son « trou noir. » Il se contente de dire « d’accord », puis de raccrocher. Il allume les lumières extérieures, appuie sur le bouton d’ouverture du portail, et attend, lui semble-t-il une heure, alors que Béryl arrive deux minutes plus tard.
Elle entre dans le salon, s’assoit très naturellement en face de Borg et lui dit :
- « J’ai pensé que le meilleur remède à votre accès de solitude, était de vous envoyer quelqu’un, alors je me suis envoyée moi-même le plus vite que j’ai pu. »
Borg remarque qu’elle est la seule de la famille à le vouvoyer encore.
- « C’est une idée généreuse, Béryl, mais je suis étonné que vos parents aient consenti à vous laisser partir seule en pleine nuit. »
- « Mes parents savent que je ne risque rien. »
- « Oui, c’est vrai, vous pouvez utiliser vos dons de façon… négative pour vous défendre. »
Béryl sourit en disant :
- « Oh non ! Je n’utilise jamais les forces du mal, il n’en est pas besoin, d’ailleurs, il y a infiniment plus de possibilités avec la force du bien. »
- « Cela vous est déjà arrivé ? »
- « Bien sûr, c’est fatal, quand une fille se promène toute seule dans les bois, il lui arrive parfois de rencontrer un grand méchant loup. »
- « Vous avez rencontré un loup ? »
- « C’est une métaphore. Un homme m’a accostée un jour, et comme son insistance devenait dangereuse pour ma vertu, j’ai crée une image mentale : J’ai fait apparaître un énorme lion rugissant prêt à bondir sur lui. Il est parti en hurlant, et je ne l’ai pas revu… Ce qu’il serait intéressant de savoir, c’est ce qu’il a pu raconter en revenant chez lui. »
Elle se met à rire, et c’est la première fois que Borg entend ce rire d’enfant, qu’il la voit aussi gaie. Il demande :
- « Vous pourriez me refaire ça ? »
- « Quoi ? Vous voulez un lion à côté de vous ? »
- « Peut-être quelque chose de moins agressif, mais de grâce, surtout pas de chauve-souris ! »
- « Il ne me viendrait pas à l’esprit de vous faire une farce aussi stupide ! … Attendez, je réfléchis… Voilà ! »
Borg voit apparaître devant lui un magnifique oiseau dont les plumes expriment tous les tons de bleu qu’on peut imaginer.
Il vole autour de lui et vient se poser sur ses genoux. Borg essaie de le toucher, mais il ne rencontre que du vide. C’est un oiseau de lumière. C’est prodigieux ! Puis l’oiseau « s’éteint » et Borg dit :
- « Vos dons dépassent en merveilleux tout ce que j’ai pu imaginer. Vous êtes capable de créer des hologrammes, vous avez beaucoup de chance ! »
- « Vous croyez ? »
- « J’en suis sûr. En revanche, si vous effrayez tous les hommes qui vous approchent avec des bêtes féroces, vous ne trouverez pas de mari ! »
- « Je ne me marierai jamais. »
- « Vous ne voulez pas vous marier ? »
- « C’est plutôt le contraire, ce sont les hommes qui ne voudront pas de moi. »
Surpris, Borg lui demande :
- « Et pourquoi donc ? »
- « D’abord je suis beaucoup trop grande, et puis, qui voudrait d’une sorcière ? »
- « Trop grande ? Que me racontez-vous là, Béryl ? C’est une fausse idée de vous que vous avez là. Les plus belles femmes du monde ont votre taille : Les mannequins, les top-modèles. Je peux vous assurer qu’elles sont très courtisées. D’ailleurs, votre beauté vous permettrait sans problème d’en faire partie. Quant à vos dons particuliers, il me semble que n’importe quel homme serait ravi de vivre dans une maison remplie d’oiseaux bleus. Et si je n’étais pas aussi vieux, je vous le prouverais en vous faisant la cour. »
- « Je reprends votre réflexion : C’est dans votre tête que vous entretenez la fausse idée que vous êtes trop vieux. »
- « Béryl, serait-ce … Une invitation ? »
- « Non, tout au plus une autorisation. »
- « C’est une expression… un peu froide pour une déclaration. »
- « Cela n’est pas une déclaration. C’est… une déduction logique. Puisque je suis persuadée, contrairement à ce que vous pensez, qu’il me sera très aléatoire de trouver un compagnon avec lequel je puisse me sentir en harmonie. Je ne tiens pas moi non plus à passer toute ma vie en solitaire. Puisque de votre côté, vous souffrez de solitude, je vous propose une… association… en quelque sorte. »
Borg éclate de rire et lui dit.
- « Ah ! Béryl, je suis sûr que si j’acceptais votre proposition, je ne m’ennuierais pas une seconde avec vous. Mais je ne peux pas engager ma vie avec une personne qui ne m’aime pas. »
- « Il me semble que… Je suis navrée de vous rappeler cela, mais vous avez déjà eu un engagement avec une femme qui vous aimait, et cela ne vous a pas réussi. Moi je vous aime véritablement, Borg, peut-être pas de manière… conventionnelle, mais je ne vous trahirai jamais, et j’aurai pour vous toutes les bontés et toutes les attentions que vous souhaitez. »
- « Béryl, les relations entre un homme et une femme impliquent plus que la fidélité et la bonté : Il y a l’aspect physique de l’amour, vous le savez. »
- « Je le sais, et je ferai avec. Mais je suis trop impliquée dans la recherche de l’amour universel pour m’enfermer dans une relation personnelle comme le font Jeannot et Marie. »
Borg éclate de rire une fois de plus et lui répond :
- « Vous ferez avec ! Ah ! Ma chérie, vous m’amusez tellement que je suis tenté de dire oui tout de suite. Ce genre de répartie reflète votre jeunesse et votre inexpérience… Venez ici, près de moi. Faites-moi confiance, il n’y aura pas besoin de lion rugissant. »
Béryl se lève et vient s’asseoir à côté de lui. Borg lui prend les mains et lui dit :
- « Si notre « affaire » se fait, puisque vous semblez croire qu’il s’agit d’un contrat, je vous promets de ne pas vous enfermer. La connaissance de la force universelle est une route dans laquelle je suis engagé moi aussi. Nous pourrions la faire ensemble, vous guidant mes pas. Il me semble que si nous laissions notre amour réciproque, non point s’enfermer, mais s’exprimer vers de hautes aspirations, nos énergies réunies nous faciliteraient le chemin. Sommes-nous d’accord là-dessus ? »
- « Oui. »
- « Bien ! Maintenant, nous allons étudier l’aspect physique de notre association. Je veux être certain que ma compagne n’éprouve pas de répugnance pour moi. »
- « Oh ! Borg, comment pouvez-vous dire une chose pareille ? Je n’éprouve aucune répugnance pour vous, au contraire, je vous trouve très beau. »
Borg est étonné de trouver une jeune fille de dix-neuf ans aussi innocente. C’est sans doute parce qu’elle a longtemps vécu repliée dans son univers inaccessible.
- « Si vous me trouvez beau avec vos yeux, essayez de le ressentir avec vos mains. Posez-les sur mon visage… voilà… Tout va bien ma chérie ? Mon contact ne vous écœure pas ? »
- « Non. »
- « J’en suis heureux, maintenant, nous allons faire le contraire, je vais vous toucher le visage. Si cela vous déplait, dites-le-moi, j’arrête tout de suite. »
Béryl ne dit rien. Elle a fermé les yeux et laisse les mains de Borg caresser son visage. Au bout d’un moment, Borg retire ses mains et lui demande :
- « Quel est le verdict ? »
- « C’était plutôt agréable. »
Borg est amusé de l’expression, mais n’en dit rien. Il poursuit son expérience en lui demandant :
- « A présent nous allons nous lever et je vais vous prendre doucement dans mes bras. On arrête dès que cela vous déplait.
Ils se lèvent, et Borg la prend dans ses bras, puis la serre un peu, puis, comme elle ne proteste pas, un peu plus encore. Leur taille étant le même, le visage de Béryl est à la hauteur du sien, ce qui fait que leurs bouches sont déjà presque réunies. Alors, il perd complètement le contrôle de lui-même. Il prend son visage dans ses mains, l’embrasse passionnément, et Béryl répond à ce désir en le serrant davantage dans ses bras. Borg a toutes les peines du monde à se ressaisir.
- « Béryl, vous venez de me donner la réponse que j’espérais, ma chérie, voulez-vous de moi pour époux ? »
- « Vous savez bien la réponse. Mais maintenant, l’attente va paraître longue. »
- « Je vais aller demain trouver vos parents. »
- « Borg, êtes-vous déjà… libre ? »
- « Mille sabords ! J’avais oublié ce foutu divorce ! Mon pauvre amour, il va falloir en effet attendre quelque temps, vous m’en voyez navré. »
- « Pour le mariage, cela n’est pas important, mais en ce qui concerne nos relations physiques, j’aimerai bien ne pas attendre si longtemps pour connaître la suite. »
Borg songe que les plus grandes surprises sont les plus inattendues. Il pense aussi que sa vie avec Béryl sera une suite perpétuelle de choses surprenantes. Et cela l’enivre.

